
À l'origine, l'île était peuplée par les
Arawaks (ou Taïnos) et les Caraïbes. Les premiers indigènes
avaient nommé leur île, selon le cas, Ayiti, c'est-à-dire
«Terre des hautes montagnes», Quisqueya et Bohio. Lorsque
Christophe Colomb aperçut cette île pour la première
fois, l'île d'Ayiti comptait probablement quelques centaines
de milliers d'habitants.
Christophe Colomb découvrit l'île en 1492 et la baptisa
Española («l'Espagnole») que les cartographes confondront
en Hispaniola («Petite Espagne»). L'île d'Hispaniola
fut organisée en colonie par Bartolomeo Colomb — le frère
de Christophe — qui fonda, en 1496, la Nueva Isabela (la «Nouvelle
Isabelle», du nom de la reine de Castille), laquelle deviendra
plus tard Santo Domingo (Saint-Domingue, en français). Les
Espagnols soumirent les Arawaks et les Caraïbes à des
travaux forcés afin d'extraire l'or des mines. En moins de
vingt-cinq ans, les populations autochtones de Santo Domingo furent
complètement décimées. Les Espagnols firent alors
venir des Noirs d'Afrique pour remplacer les autochtones. Originaires
de diverses ethnies, les esclaves noirs parlaient des langues africaines
diverses. Durant tout le XVIe siècle, Santo Domingo devint
la métropole des colonies espagnoles du Nouveau Monde. Dès
que l'île commença à ne plus rapporter de l'or,
elle suscita moins d'intérêt pour les Espagnols. Vers
1545, ceux-ci concentrèrent leurs efforts dans la partie orientale
de l'île qui recelait d’or avec abondance.
La colonisation française
C'est alors que les Français s'intéressèrent
à la partie occidentale de l'île. Déjà,
des flibustiers et des boucaniers français s'étaient
établis sur l'île de la Tortue au nord et tentaient périodiquement
des incursions sur la «Grande Terre». En dépit
des efforts des Espagnols pour repousser les Français, ceux-ci
finirent par occuper la partie ouest de la «Grande Terre».
Sous l'impulsion du ministre Colbert, la colonie prit son essor. La
première capitale de la colonie, Le Cap (qui allait devenir
Cap-Haïtien), fut fondée en 1670 par les Français.
Lors du traité de Ryswick (1697), l'Espagne reconnut à
la France la possession de la partie occidentale de l'île, qui
devint alors la colonie de Saint-Domingue (la future Haïti),
tandis que l’Espagne conservait la partie orientale qui était
toujours appelée Hispaniola (la future République dominicaine).
Dans la partie française, Saint-Domingue, les Français
continuèrent d'importer des esclaves noirs pour travailler
dans les plantations de canne à sucre. Ces derniers avaient
développé une langue particulière qui allait
devenir le créole.
C'est au cours de cette période que fut appliqué le
fameux Code noir, une ordonnance de Louis XIV destinée à
réglementer le régime de l’esclavage et précisant
les devoirs des maîtres et des esclaves. Ce Code noir, qui resta
en vigueur dans toutes les Antilles, et en Guyane française
jusqu'en 1848 (date de l'abolition définitive de l'esclavage
par la France), fut rarement respecté. Bien que ce code ne
traitât pas des questions de langue, il dépouillait l’esclave
de toute son identité. En effet, après le baptême
catholique obligatoire, l'Africain devenait un Nègre et changeait
de nom, abandonnant ses habitudes vestimentaires et sa langue, puis
était marqué au fer rouge et affecté au travail
servile.
La colonie de Saint-Domingue devint l'une des colonies les plus riches
des Antilles. À la fin du XVIIe siècle, la valeur des
exportations de Saint-Domingue (Haïti) dépassait même
celle des États-Unis; cette prospérité reposait
sur les cultures commerciales de sucre et de café pratiquées
dans de grandes plantations employant près de 500 000 esclaves
noirs et encadrés par 30 000 Blancs. En 1789, à la veille
de la Révolution française, la colonie de Saint-Domingue
comptait plus de 600 000 esclaves, ce qui était un nombre nettement
supérieur par rapport au nombre des Blancs (moins de 50 000).
La révolte des Noirs débuta dès 1791, alors
que plus de 1000 Blancs furent assassinés, et les sucreries
et les caféteries, saccagées. Sous la conduite de leurs
chefs — Toussaint-Louverture (dit Toussaint Bréda), Jean-Jacques
Dessalines, Henri Christophe et Alexandre Pétion —, les
Noirs menèrent une guerre de libération. Craignant «de
voir passer dans des mains ennemies la propriété de
Saint-Domingue», le représentant de la Convention à
Paris, le commissaire Santhonax, proclama la liberté des esclaves
le 29 août 1793, pour la province du Nord, et le 4 septembre
dans la province du Sud. Le 2 février 1794, la Convention confirma
cette déclaration et étendit l'abolition de l'esclavage
à toutes les colonies françaises. Toussaint-Louverture
se rallia au gouvernement français, et il fut nommé
général de la République et gouverneur de l’île.
Mais la menace du rétablissement de l'esclavage par Napoléon
amena Toussaint-Louverture à reprendre les armes contre la
France. En 1801, Toussaint-Louverture prit même possession de
la partie orientale de l'île qu'il souhaitait rattacher à
Saint-Domingue (Haïti). En 1802, il fut fait prisonnier par les
Français qui l'internèrent au fort de Joux, dans le
Jura, où il mourut des rigueurs du climat (1803). Son surnom
de Louverture (ou L'Ouverture) lui serait venu des «brèches»
qu'il ouvrait dans les rangs de ses ennemis (français, britanniques
ou espagnols). Conscient de sa valeur comme militaire, il n'avait
pas hésité à envoyer à Napoléon
une lettre en commençant par ces mots: «Du Premier des
Noirs au Premier des Blancs.»
Avec l'aide des Britanniques et des Espagnols, la longue guerre de
libération aboutit à la défaite des armées
françaises en novembre 1803. L'indépendance fut proclamée
le 1er janvier 1804 et la colonie de Saint-Domingue devint officiellement
Haïti (provenant du mot amérindien Ayiti) la première
république noire libre. Voici la déclaration de l'Acte
d'indépendance:
Gonaïves, le 1er janvier 1804, an 1er de l'Indépendance
Aujourd'hui premier janvier, mil huit cent quatre, le général
en chef de l'armée indigène, accompagné des généraux,
chefs de l'armée, convoqués à l'effet de prendre
les mesures qui doivent tendre au bonheur du pays;
Après avoir fait connaître aux généraux
assemblés ses véritables intentions d'assurer à
jamais aux indigènes d'Haïti un gouvernement stable, objet
de sa plus vive sollicitude; ce qu'il a fait par un discours qui tend
à faire connaître aux puissances étrangères
la résolution de rendre le pays indépendant, et de jouir
d'une liberté consacrée par le sang du peuple de cette
île; et, après avoir recueilli les avis, a demandé
que chacun des généraux assemblés prononçât
le serment de renoncer à jamais à la France, de mourir
plutôt que de vivre sous sa domination et de combattre jusqu'au
dernier soupir pour l'indépendance.
Les généraux, pénétrés de ces principes
sacrés, après avoir donné d'une voix unanime
leur adhésion au projet bien manifesté d'indépendance,
ont tous juré à la postérité, à
l'univers entier, de renoncer à jamais à la France,
et de mourir plutôt que de vivre sous sa domination.
Fait aux Gonaïves, le 1er janvier 1804, et le 1er jour de l'indépendance
d'Haïti
C'est Jean-Jacques Dessalines qui avait expulsé les derniers
Français et proclamé l’indépendance de
Saint-Domingue. Il prit aussitôt le titre d’empereur en
1804 sous le nom de Jacques Ier. Le français fut utilisé
comme langue officielle de facto, et ce, même si la totalité
de la population parlait le créole. Après l’assassinat
de Dessalines, en 1806, le pays se scinda en deux: au nord, un royaume
dirigé par Henri Christophe, au sud une république gouvernée
par un mulâtre Alexandre Sabès, dit Pétion. Les
Haïtiens ne parvinrent à se maintenir que dans la partie
occidentale de l’île. Le traité de Paris de 1814
rattacha à nouveau Santo Domingo à l’Espagne.
La dictature imposée par l'Espagne provoqua, en décembre
1821, la révolte des Dominicains qui proclamèrent à
leur tour leur indépendance. En Haïti, une période
confuse ne faisait que commencer, quand on sait que, entre 1804 et
1957, quelque 24 chefs d'État sur 36 seront renversés
ou assassinés.
En 1822, le président haïtien Jean-Pierre Boyer annexa
la partie orientale de l'île. Toutefois, l’antagonisme
entre les Noirs d’Haïti, les Créoles et les Métis
hispanophones rendit l’unification de l’île pratiquement
impossible. Une insurrection chassa en 1844 la garnison haïtienne
de Saint-Domingue et entraîna la proclamation de la «république
de Santo Domingo» (partie orientale). Fragilisée par
la menace d’une invasion haïtienne, la nouvelle république
de Santo Domingo demanda l'aide de l’Espagne qui annexa à
nouveau le pays (lequel redeviendra définitivement indépendant
en 1865 sous le nom de República Dominicana ou République
dominicaine). En 1849, Faustin Soulouque, un Noir, se proclama empereur
(Faustin Ier) d'Haïti et se lança dans une sévère
répression contre les Mulâtres; il régna en despote
sur le pays pendant dix ans, avant d’être renversé,
en 1859, par le Mulâtre Nicolas Geffrard, qui restaura la République
et gouverna le pays jusqu’en 1867. Après avoir été
mis au ban des nations, Haïti fut progressivement reconnu par
la France, puis par le Saint-Siège et les États-Unis.
Le pays fut, dans les faits, gouverné exclusivement par des
Mulâtres jusqu'en 1910 et connut une période de prospérité
relative. Dès 1906, les compagnies américaines commencèrent
à construire des voies ferrées et à exproprier
les paysans sans titres de propriété. Les Américains
finirent par occuper militairement Haïti, le 28 juillet 1915.
En 1918, tout le pays fut en état d’insurrection. On
estime que la guérilla a fait au moins 15 000 morts. Washington
mit alors en place un gouvernement soumis à ses volontés
et s’engagea en contrepartie à fournir à Haïti
une aide politique et économique. Au cours de cette période,
Les Américains firent adopter trois lois restreignant la liberté
de la presse.
Les travaux de modernisation, dont la mise en place d’une infrastructure
routière, l'amélioration des techniques agricoles et
le développement du réseau téléphonique
furent accélérés. Toutefois, cette marche forcée
vers la modernité se fit aux dépens des couches les
plus défavorisées de la population. Les Haïtiens
conservèrent une forte hostilité envers l'occupant américain
qui n'hésitait pas, si la situation semblait l'exiger, à
fusiller des Haïtiens par centaines à la fois. En août
1934, les États-Unis quittèrent Haïti. La fin de
l’occupation, ajoutée aux conséquences de la crise
économique mondiale, engendra le retour à l’instabilité
et encouragea les velléités dictatoriales des dirigeants
locaux.
La dictature des Duvalier
Arrivé au pouvoir en août 1945, Dumarsais Estimé,
un militant de la cause noire, fut renversé en novembre 1949
par une junte militaire. L'exercice effectif du pouvoir resta entre
les mains de l’armée jusqu’en septembre 1957, date
à laquelle François Duvalier, dit «Papa Doc»,
un ancien membre du gouvernement d'Estimé, fut élu président
de la République, grâce au soutien des Noirs qui virent
en lui le moyen de mettre fin au règne des Mulâtres.
Dès le départ, François Duvalier imposa une
politique répressive en interdisant les partis d’opposition,
en instaurant l’état de siège et en exigeant du
Parlement l’autorisation de gouverner par décrets (31
juillet 1958). Le 8 avril 1961, il prononça la dissolution
du Parlement.
Le régime s’appuya sur une milice paramilitaire, les
Volontaires de la sécurité nationale surnommés
les «tontons macoutes». Avec cette garde prétorienne
personnelle, il neutralisa l’armée, sema la terreur dans
tout le pays et parvint à étouffer toute résistance.
Après des rumeurs de complot, il renforça la répression
et, en 1964, il se proclama «président à vie».
Il exerça jusqu'à sa mort une implacable dictature (on
compta 2000 exécutions pour la seule année 1967). En
janvier 1971, une modification de la Constitution permit à
François Duvalier de désigner son fils, Jean-Claude,
comme successeur.
À la mort de Papa Doc, le 21 avril 1971, Jean-Claude Duvalier,
19 ans (d’où son surnom de «Baby Doc»), accéda
à la présidence de la République. Amorçant
une timide libéralisation du régime, Jean-Claude Duvalier
exerça une dictature dont son père aurait été
fier. Puis, son régime s'enfonça dans la corruption
et l'incompétence. En 1986, un soulèvement populaire
renversa le fils Duvalier qui partit se réfugier dans le sud
de la France et... dépenser sa fortune (ce qui est maintenant
fait).
Toutefois, la fin de la dictature des Duvalier ne signifia pas la
fin de la répression. Une junte militaire dirigée par
le général Henri Namphy s'empara aussitôt du pouvoir.
Un nouveau coup d'État remplaça la junte par le général
Prosper Avril qui demeura au pouvoir de 1988 à1990. Acculé
au départ en mars 1990, il démissionna pour ouvrir la
voie à des élections sous contrôle international.
Un bref retour à la démocratie
Madame Ertha Trouillot, choisie par la Cour de cassation, exerça
la présidence d'un gouvernement civil de transition. Jean-Bertrand
Aristide, un prêtre catholique qui s’était fait
l’avocat des pauvres, remporta la victoire en décembre
1990. Son accession à la présidence de la République
redonna un peu d'espoir au peuple haïtien, mais, en septembre
1991, il fut renversé par une junte militaire dirigée
par le général Raoul Cédras (1993); il se réfugia
alors aux États-Unis.
Après que la situation politique et économique se fut
passablement dégradée, les États-Unis décidèrent
d'intervenir militairement. Les troupes américaines débarquèrent
en Haïti le 19 septembre 1994. Le 15 octobre 1994, le président
Aristide fut rétabli dans ses fonctions, qu'il laissa à
René Préval, élu à la présidence
de la République en 1995. Le mandat d'Aristide touchait à
sa fin et la Constitution ne l’autorisait pas à en briguer
un second consécutivement.
Élu en décembre 1995, l’ancien premier ministre
René Préval entra en fonction en février 1996.
Il tenta de remettre en état les infrastructures du pays. Le
gouvernement haïtien dut faire face à une opposition constituée
de ses anciens alliés. Cependant, ce ne fut qu'après
deux années marquées de graves incidents (plusieurs
assassinats politiques) que le président René Préval
et cinq partis d’opposition parvirent à un accord pour
former un nouveau gouvernement.
Des élections législatives ont été organisées
pour mai 2000. En novembre de la même année, Jean-Bertrand
Aristide fut proclamé vainqueur de l’élection
présidentielle avec 91 % des suffrages exprimés. Compte
tenu des irrégularités commises lors des élections,
le président Aristide (seconde manière) commença
un mandat controversé. Ce scrutin fut marqué par de
multiples malversations et plongea à nouveau le pays dans une
situation des plus confuses. De plus, le trafic de drogue a dépassé
les records atteints sous la junte militaire. Quant à la classe
moyenne, elle n'a pas semblé apprécier l'ancien «petit
curé». Elle lui a reproché ses sermons, ses origines,
son caractère imprévisible et son emprise sur les masses.
Ses adversaires considéraient Aristide comme un dangereux démagogue,
voire le champion de la duplicité et du vol.
Enfin, «Titid», comme l'appelle le peuple, n'a jamais
digéré les trois ans volés lors de son exil forcé
à Washington. Par peur, il s'est défendu et a eu tendance
à devenir plus autoritaire, comme bien d'autres l'ont fait
avant lui! Depuis les élections de 2000, c'était l'impasse
entre le Lafanmi Lavalas, le parti du président, et l'Organisation
du peuple en lutte, qui contrôlait le Parlement. C'est un véritable
régime d'anarchie qui s'est de nouveau installé en Haïti.
Puis, le 29 avril 2004, Jean Bertrand Aristide a fini par démissionner
de la présidence haïtienne, alors que sont arrivés
les premiers Marines américains, avant-garde d'une force internationale
envoyée par l'ONU pour ramener l'ordre dans la capitale, Port-au-Prince.
Ces forces comprennent des troupes américaines, françaises,
canadiennes et d'autres des Caraïbes. Peu après le départ
d'Aristide, le président de la Cour de cassation d'Haïti,
Boniface Alexandre, a annoncé qu'il assurait l'intérim
en vertu de la Constitution.
Malheureusement, Haïti est resté l'un des pays les plus
pauvres du monde et une partie importante de sa population survit
dans des conditions très précaires. Le pays atteint
un chômage officiel de 60 % et un produit intérieur brut
par habitant de 469 $ US par année, une espérance de
vie de moins de 50 ans pour les hommes et de 54 ans pour les femmes.
D'après l'indice de développement humain des Nations
unies, Haïti se classe 150e sur les 173 pays recensés.
Pourtant, le temps presse pour redresser ce pays, car on estime que
le nombre d'habitants pourrait atteindre les 20 millions en 2019.
Or, 20 millions de personnes dans un état de misère
inacceptable, aux portes des Amériques, c'est une bombe à
retardement qu'il faudrait désamorcer tout de suite.
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